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 Trop petit, très conservateur, le marché romand de la mode mène la vie
dure aux jeunes créateurs, pourtant aussi nombreux que talentueux. Analyse et
portraits de valeurs montantes.
Par David Girod
Les
échoppes de créateurs se multiplient dans les villes romandes. La mode suisse
sort de l’ombre de Paris et de Milan. Derrière le Lausannois Laurent Mercier,
qui dirige aujourd’hui la maison de haute couture parisienne Balmain, émergent
nombre de jeunes talents. Comme Anne Semadeni, cette Valaisanne partie à
l’assaut de la capitale française, ou le duo lausannois de Nuit Blanche, qui se
fait un nom à travers l’Europe. Le marché est pourtant difficile: bassin de
population réduit, culture de la mode timorée et fuite très suisse de
l’originalité. Qu’importe, de jeunes passionnés défient l’adversité avec des
créations fraîches, inventives, tout à fait portables et à la portée de la
plupart des bourses. Le stylisme romand peut-il véritablement cartonner? Au
lendemain de Plateform, la grand-messe de la mode lémanique, réponse avec cinq
stylistes qui pourraient changer la donne.
UN PETIT MARCHÉ «On survit, déplorent Maryll Crousaz et Patricia
Feusier, instigatrices du label lausannois Laboratoire. Malgré leur talent et
l’originalité détonnante de leurs créations, le marché romand de la mode ne leur
accorde aucune pitié. «On espérait une croissance, mais en fait, notre chiffre
d’affaires stagne.» Première explication à cette morosité du secteur, la taille
du marché. La Suisse romande et ses petites villes ne couvrent pas un bassin de
population assurant les ventes des créateurs. «Le pourcentage de gens
susceptible d’acheter nos vêtements est infime, confirme la Genevoise Natalia
Solomatine. La plupart préfèrent les grandes marques connues ou le bas de
gamme.» Résultat, les créateurs qui veulent s’en sortir sont contraints à
l’exportation, comme la marque lausannoise Nuit Blanche, qui commence à
connaître un joli succès à l’étranger. Le fatalisme d’un marché inéluctablement
trop petit est-il donc de mise, ou les riches consommateurs suisses recèlent-ils
un potentiel inexploité?
UN PUBLIC CIBLE DÉCALÉ Les vêtements des
créateurs ont un prix. Celui d’un travail souvent unique, la plupart du temps
manuel. Or «beaucoup de nos clients sont des étudiants, qui se saignent pour
porter des habits un peu inventifs, révèle Maryll Crousaz, alors que la classe
plus aisée se détourne des jeunes créateurs au profit de marques reconnues».
Pourquoi? L’originalité semble faire fuir des gens avant tout soucieux de ne pas
se faire remarquer. «On entretient en Suisse romande un rapport étrange au
vêtement, d’une nature très protestante, analyse Harald Péclat, styliste de Nuit
Blanche. Beaucoup de personnes, les femmes en particulier, aimeraient bien
s’habiller de manière moins conventionnelle, mais elles ont de la peine avec le
regard des autres. Quand bien même elles se risquent à acheter des pièces
extravagantes, ces dernières restent dans les placards ou pour les voyages à
l’étranger.» Une évolution, venue d’outre-Sarine, se fait pourtant sentir. «Même
auprès des hommes», se réjouit Anne-Caroline Huguenin, jeune styliste
neuchâteloise. S’habiller différemment, avec originalité, élégance et pas tant
de moyens que cela séduit une frange de population de plus en plus importante.
«Pour convaincre, observe Natalia Solomatine, il suffit d’amener le client à
essayer, comparer, réfléchir.»
PORTABLE ET BON MARCHÉ Ce jeu-là tourne très rapidement à l’avantage
de la création originale. Les prix sont plus raisonnables qu’on pourrait le
croire a priori: d’un créateur à l’autre, ils se situent tantôt entre 50 et 500
francs pour le segment «jeune branché», tantôt entre 150 et 1500 francs pour un
public plus «élégant original». Une gamme comparable à celle des grandes
marques, l’inventivité, et souvent l’exclusivité, en sus. Etre habillé par un
jeune créateur est aujourd’hui furieusement tendance. L’arbitrage pour les
stylistes est assez clair: «Il faut penser des vêtements à la fois portables et
bon marché, résume Natalia Solomatine. La clé d’un vrai succès commercial est
d’être inventif sans verser dans l’extravagance. Et, c’est d’autant plus
difficile.» Le mot est lâché: «Succès commercial.» Nombreux sont en effet les
créateurs talentueux qui se distinguent dans un concours ou avec une première
collection. Nombreux ils sont aussi à disparaître peu après. Le marché suisse
serait vraiment trop difficile. Tenter sa chance à l’étranger? «Monter à
Paris?»
À L’ÉCART Pour ceux qui en reviennent, la Suisse présente beaucoup
d’avantages. Le duo de Nuit Blanche, de retour de Taïwan, en est persuadé: «Au
niveau international, être Suisse est quelque chose d’étrange, un peu exotique.
Cela ouvre des portes», se réjouissent Chyoung et Harald Péclat qui, de plus,
préfèrent le mode de vie suisse à l’agitation des grandes villes. L’argument
marketing est doublé d’une réflexion artistique: «Le fait d’être un peu en
dehors du milieu, «de la soupe», permet de continuer à créer sans être trop
influencé», estime Natalia Solomatine. Pragmatique, elle admet qu’il est bien
sûr plus difficile de se créer un réseau de partenaires pour la production,
alors qu’«à Paris, tout est à portée de main». Loris Benoit, créateur de 22 ans
consacré par le dernier Barclay Catwalk, voit pour sa part les avantages du
débutant à rester en Suisse. «C’est un peu agaçant d’être constamment encouragé
à partir à l’étranger: il y a plus d’opportunités, certes, mais aussi beaucoup
plus de concurrence.» D’autres, comme Anne-Caroline Huguenin, se détachent
complètement de cette polémique. «Je suis simplement dans mon monde, je ne me
soumets pas à la tendance et je n’aime d’ailleurs pas forcément le milieu de la
mode.» |